« Les émeutes meurtrières au Kenya doivent servir d’avertissement. Pour le président Ruto, mais aussi pour d’autres dirigeants du continent »

On peut s’étonner de la violente contestation qui a éclaté au Kenya, fin juin. Des images d’incendies, de pillages ou de tirs policiers, saisies dans les rues de ce pays réputé pour sa relative stabilité démocratique et son dynamisme économique. On peut s’en étonner, ou bien considérer qu’un tel mouvement d’exaspération aurait pu démarrer encore plus tôt.

Car les ingrédients de la révolte sont réunis depuis longtemps. Désarroi de la population, dont les revenus ont fondu depuis la pandémie de Covid-19. Colère face à la multiplication des nouvelles taxes instaurées par le gouvernement dans un contexte de forte inflation. Sentiment de trahison, aussi, quand leur principal artisan, le président William Ruto, s’est fait élire, il y a deux ans, en se présentant comme le chantre des « hustlers », ces « débrouillards » qui ne comptent que sur eux-mêmes pour gagner leur pain quotidien. Depuis, M. Ruto a été rebaptisé « Zakayo », la version swahilie de Zachée, du nom de ce collecteur d’impôt de la Bible qui s’enrichit sur le dos des pauvres.

A vrai dire, la voie était étroite pour le président kényan qui a annoncé, jeudi 11 juillet, le limogeage de la quasi-totalité de son gouvernement. Des années d’emprunts excessifs et la remontée planétaire des taux d’intérêt ont rendu le fardeau de la dette difficilement soutenable (environ 70 % du PIB). Sous la menace persistante d’un défaut de paiement – et pour se conformer aux prescriptions des bailleurs de fonds internationaux –, il fallait trouver en urgence de nouvelles sources de revenus. Pour autant, comment justifier une politique fiscale pénalisant au premier chef les Kényans ordinaires, y compris les plus démunis ?

Nouvelles luttes

Le projet de loi de finances, finalement retiré sous la pression de la rue, prévoyait des taxes substantielles sur une série de produits de première nécessité, du pain aux œufs, en passant par les serviettes hygiéniques. Une austérité difficile à encaisser dans un pays dont un tiers des habitants vit sous le seuil de pauvreté. Encore plus quand le train de vie des responsables politiques paraît aux antipodes des sacrifices imposés à la population. La chronique de voyages gouvernementaux effectués en jet privé, le renouvellement à grands frais de la flotte de véhicules officiels ou le goût affiché par le président pour les montres de luxe nourrissent, à raison, l’amertume et le scepticisme.

Comme le résumait une tribune publiée début juillet dans le quotidien Nation, « les jeunes Kényans remettent de plus en plus en question les conditions d’une politique qui ne sert que rarement leurs intérêts ». Au point qu’émergent de nouvelles luttes, dont la ligne de démarcation n’est plus politico-ethnique, mais socio-économique. En témoigne le rôle inexistant joué par l’opposition dans la montée du mécontentement.

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