En Ukraine, l’infinie solitude des veuves de guerre

Son mari l’avait prévenue avant de repartir au entrance : « Ne panique pas si tu n’as pas de nouvelles, la connexion est souvent mauvaise. » Ce soir de juillet 2022, Iryna Bondarenko, 41 ans, s’efforce donc de ne pas s’affoler quand elle ne parvient pas à le joindre. Le lendemain, deux hommes en uniforme militaire se présentent à son domicile, à Odessa, dans le sud de l’Ukraine : « Ouvrez la porte, nous devons discuter. » « Pourquoi ? », s’inquiète la mère de famille. Les visiteurs sortent un petit papier frappé d’un tampon officiel et le lui lisent à haute voix : « Nous avons la douleur de vous informer, avec ce doc, que Volodymyr Bondarenko est mort au fight le 23 juillet 2022 près de la ville de Mykolaïv. Ce doc vous permettra d’entamer les démarches pour obtenir une pension et les bénéfices prévus par la loi ukrainienne. » Saisie de spasmes, l’épouse du soldat perd connaissance.

Depuis le début de l’invasion russe, le 24 février 2022, plus de 70 000 militaires ukrainiens ont été tués au entrance, selon les estimations américaines – l’Ukraine ne divulgue pas le nombre de morts. Beaucoup ont laissé derrière eux une épouse et des enfants. Iryna Bondarenko fait partie de ces milliers de femmes qui se sont retrouvées veuves du jour au lendemain. Deux ans après le début de l’offensive russe à grande échelle, elles forment un peuple invisible, dont le deuil se double d’une succession d’obstacles.

Leur supplice begin par l’annonce du décès, et se poursuit avec l’épreuve de l’identification du corps. Encore faut-il que le soldat ne soit pas porté disparu. A Odessa, une vingtaine de femmes manifestent chaque semaine pour rappeler qu’elles attendent des nouvelles de leurs époux, disparus depuis mars et mai 2022, lorsque deux bateaux militaires ont été frappés par des missiles russes. « Les autorités les ont oubliées, et la majorité des gens ne savent même pas que ce problème existe, regrette Yurii Timenko, 37 ans, une pancarte avec les photographs des disparus dans les mains. On veut qu’elles nous aident à les retrouver », poursuit cette Ukrainienne, sans nouvelles de son compagnon depuis plus d’un an et demi. Toutes se raccrochent à l’espoir qu’ils ont été faits prisonniers de guerre.

Iryna Bondarenko et sa fille Dasha, chez elles, devant le portrait de Volodymyr, le mari défunt. Chez elles à Odessa (Ukraine), le 2 février 2024.
A gauche, la médaille militaire reçue par Volodymyr Bondarenko. A droite, son costume. A Odessa (Ukraine), le 2 février 2024.
Sur une tasse, une photo de Volodymyr et Iryna Bondarenko, à leur domicile d’Odessa (Ukraine), le 2 février 2024.

Le mari d’Iryna Bondarenko, lui, a été retrouvé. Son épouse s’est rendue à la morgue pour l’identifier. Les brokers lui ont présenté la dépouille de l’homme qu’elle aimait depuis dix-huit ans, un mari « merveilleux, très humain, calme, avec le sens de l’humour ». Un missile a percuté Volodymyr lors d’une réunion avec des hauts commandants de sa brigade. « Son corps était détruit. Il avait un grand trou dans la tête », se souvient Iryna.

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