« Comment expliquer que les salaires ne réagissent pratiquement pas au manque de main-d’œuvre ? »

Les marchés du travail de plusieurs pays européens ont récemment vu émerger un paradoxe. Les employeurs font régulièrement le constat d’une pénurie de main-d’œuvre et de difficultés à l’embauche. Cela devrait, en théorie, conduire à des augmentations de salaires jusqu’à ce que ces pénuries disparaissent. Pourtant, rien de tel n’est observé. En Allemagne comme en France, les travailleurs ont même enregistré des pertes salariales réelles ces dernières années. Bien que certaines de ces pertes soient liées au Covid-19 et à la crise énergétique qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il est tout de même surprenant que les salaires ne réagissent pratiquement pas au manque de main-d’œuvre. Comment cela peut-il s’expliquer ?

Une réponse à cette question réside dans la concurrence limitée entre les employeurs, et la mauvaise répartition des travailleurs qui en découle. Les conséquences de ce pouvoir de marché des employeurs sont immédiates : le manque de concurrence se traduit par des salaires et des niveaux d’emploi inférieurs à ceux qu’offrirait un marché concurrentiel. Pire encore, une faible concurrence peut créer des distorsions sur le marché du travail : les entreprises improductives prospèrent tandis que les entreprises plus productives peinent à embaucher, ce qui freine le dynamisme économique.

Des recherches empiriques récentes mettent en évidence une raison essentielle du pouvoir démesuré des employeurs : les travailleurs et les demandeurs d’emploi n’ont qu’une connaissance limitée des salaires qu’ils pourraient percevoir chez d’autres employeurs. Prenons un exemple concret : si une représentante commerciale à Rouen ne sait pas qu’elle pourrait gagner 10 % de plus en changeant d’employeur dans sa région, elle ne dispose pas des informations nécessaires pour exiger un salaire équitable ou trouver un meilleur emploi. En conséquence, elle risque de rester bloquée dans un emploi mal rémunéré et peu productif. Ces frictions sont particulièrement graves pour les travailleurs à bas salaires, car ils sont les moins susceptibles d’avoir accès aux barèmes de rémunération.

Les bénéfices de la transparence

Des réformes novatrices actuellement envisagées par les responsables politiques français et allemands et encouragées par le Parlement européen pourraient contribuer à remédier à cette situation : des lois efficaces sur la transparence des salaires pour favoriser la concurrence sur le marché du travail. Allant au-delà des politiques non contraignantes actuellement en vigueur, elles obligeraient les employeurs à inclure des fourchettes de salaires dans toutes les offres d’emploi. Les modèles d’entreprise qui reposent sur la sous-rémunération des travailleurs auraient plus de mal à être compétitifs, tandis que les entreprises plus productives, qui versent des salaires plus élevés, auraient accès à un plus grand vivier de talents.

Il vous reste 54.97% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.